…les intimes racines ancestrales…
Gustave Thibon est un guide admirable c'est que lui-même est guidé par l'admiration, laquelle n'obscurcit jamais son discernement, ni cette capacité de rendre aux œuvres dont il parle toute leur signification et toute leur portée. L'Académie Française a reconnu en lui, l'homme qui, en France, aura le mieux récapitulé ces deux millénaires de christianisme marqués à l'origine par les idées grecques et romaines et à la fin, par l'esprit réducteur de la science moderne.
Gustave Thibon est né à Saint-Marcel d'Ardèche le 2 septembre 1903. Avant d'être autodidacte, dès son plus jeune âge il reçut de son père les nourritures intellectuelles. Tandis que son père écrivait des vers, "À sept ans, dira-t-il un jour, je récitais force poèmes de Leconte de Lisle, Hérédia et bien sûr de Mistral et Aubanel, en provençal". Contraint d'abandonner l'école à l'âge de 13 ans pour assurer la subsistance de sa famille, Gustave Thibon sera toute sa vie animé par une intense soif de connaître.
Les années d'apprentissage
Sa jeunesse aventurière le conduit à Londres, en Italie puis en Afrique du Nord pendant son service militaire. Il apprend l'anglais, l'italien et fait connaissance avec Nietsche. Les horreurs de la guerre de 1914-1918 le marquent profondément et le confirment dans son rejet du patriotisme revanchard et de la démocratie. "Comment pardonner cela à l'humanité? Ce fut la guerre civile dans toute son horreur, la mise à mort d'un monde pour des raisons dont aucune ne tenait debout. Toute cette jeunesse sacrifiée!" 
À l'âge de 23 ans, il revient au mas familial et se remet à l'étude et découvre la littérature, tout en poursuivant le travail de la terre. Il s'adonne alors à l'étude des mathématiques, de l'allemand, du latin et du grec ancien pour satisfaire un appétit de connaissance qui prenait désormais le pas sur le goût de l'aventure. Après avoir fréquenté Hegel, Thomas d'Aquin, Nietzsche, Klages, il se tourne vers Saint Jean de la Croix et Thérèse de Lisieux, la langue et la culture espagnole et découvre Simone Weil. Au contact de ces maîtres, il développe une pensée d'une extraordinaire fécondité qui n'est inféodée à aucune mode et qui échappe à tout encadrement. Son écriture est à la fois poétique, prophétique et mystique.
À vingt-cinq ans, l'Européen Thibon était formé. Il n'était pas encore chrétien. Son père l'avait élevé plus près du Dieu de Victor Hugo que de celui de l'église de Saint-Marcel d'Ardèche.
Le premier ouvrage de Thibon , en 1934, est "La Science du caractère" :
"Prêt à risquer pour Dieu tout ce qui n'est pas Dieu", il a élaboré une réflexion en étroite consonance avec la quête spirituelle des hommes et des femmes d'aujourd'hui. "J'aime notre époque, écrivait-il, parce qu'elle nous force à choisir, entre la puissance de l'homme et la faiblesse de Dieu." L'ouvrage de la collection L'expérience de Dieu invite à découvrir la richesse exceptionnelle de l'œuvre qu'il a laissée.
Penseur monarchiste et catholique, souvent présenté comme un "philosophe paysan", il a publié plus d'une vingtaine d'écrits, abordant des sujets comme la présence de la foi, la domination de la technique. Il commence à publier dès 1941 : Le voile et le masque (1941), Destin de l'Homme (1941), L'échelle de Jacob (1942), Retour au réel (1943), Ce que Dieu a uni (1945), Le pain de chaque jour (1946), Nietzsche ou le déclin de l'esprit (1948), La crise moderne de l'amour (1953), Et surtout à partir des années 1970 : "Notre regard qui manque à la lumière" (1970) , "L'ignorance étoilée" (1974) , L'équilibre et l'harmonie, (1976), "L'illusion féconde" (1995), Au soir de ma vie (1993).
Rencontre avec Simone Weil
L'un des événements les plus marquants de sa vie est sa rencontre avec Simone Weil (1909-1943). C'est en 1941 qu'il accueille cette dernière dans sa ferme en Ardèche. Chassée de l'université parce que juive, elle lui confie le manuscrit de "La Pesanteur et la grâce", qu'il publie en 1947. "Vous êtes français comme on ne l'est plus depuis trois siècles" lui disait-elle.
Récompensé deux fois, Gustave Thibon reçoit le Grand prix de littérature de l'Académie française en 1964, et le Grand prix de philosophie de l'Académie Française en 2000.
"Notre regard qui manque à la lumière" parue en 1995 "
La voix solitaire qui sait réveiller dans l'homme le Dieu endormi ", telle est la voix que ce livre nous fait entendre. Ce Dieu en nous parfois s'éveille, il se cherche et nous le cherchons, il nous aime et nous l'aimons, mais nous ne le savons guère. Nous sommes aveuglés par des apparences éblouissantes, divertis par des attraits tangibles, mais restons toujours assoiffés d'amour et de vérité. " En réalité, tout le monde cherche Dieu puisque tout le monde demande à la terre ce que la terre ne peut pas donner, tout le monde cherche Dieu puisque tout le monde cherche l'impossible. "Cette voix éclate en formules fulgurantes qui débusquent erreurs et hypocrisies, qui projettent la lumière jusqu'au fond de nous-mêmes. Comme l'éclair, en effet, elle terrasse, illumine et féconde. Elle invite à un dialogue pathétique avec soi, avec les autres, avec le Dieu caché. Nulle part peut-être le solitaire de Saint-Marcel-d'Ardèche n'a condensé autant de force explosive que dans ce livre. Comme l'aiguille d'or de l'acupuncteur, sa critique pénètre jusqu'au nerf qui provoquera le sursaut salutaire.
Aux lecteurs qui s'intéressent à la vie des idées, je conseille de se procurer le recueil de textes de Gustave Thibon, paru sous le titre intrigant : "Ils sculptent en nous le silence", ensemble d'essais critiques sur 17 philosophes, écrivains et penseurs religieux.
Guidés par ce sage ardéchois à l'érudition étonnante, vous découvrirez toutes les raisons de se plonger, pour un bain de jouvence, dans les textes des écrivains d'un passé très lointain ou plus récent.
Ce grand lecteur de Virgile, Marc Aurèle, Dante, Olivier de Serres ou des plus proches de nous comme Chateaubriand, Kierkegaard, Mistral, Gabriel Marcel, Lorca, Milosz, Marie-Noël, nous permet de franchir les siècles en se ragaillardissant l'esprit. Gustave Thibon, enraciné dans son terroir, nourri par une culture universelle, sut toujours entretenir l'espérance d'un sursaut de civilisation, face aux nuages les plus sombres. En rappelant la lumière de ces "phares" de l'esprit que sont Sénèque (4 av. -65 ap.J.C.) et Marc Aurèle (121-180 ap.J.C.), Gustave Thibon nous rend service. Du jeune philosophe à l'effrayante érudition, à l'irréprochable dialectique scolastique des années 1930, au vieux sage de la fin du siècle, la continuité est admirable, même si les accents se sont déplacés; peut-être et sans rien perdre, bien au contraire, de leur vigueur, certaines arêtes se sont-elles adoucies, et quelque chose, à la fois de plus diaphane et de plus souverain, est apparu comme sa marque inimitable, où l'infinie pudeur aiguise la faculté d'attention, au point qu'elle ne se distingue plus d'avec l'amour.
Gustave Thibon est décédé à Saint-Marcel d'Ardèche le 19 janvier 2001.
Ecrits posthumes:
Aux ailes de la lettre (Édition du Rocher) par Philippe Maxence:
Entre 1932 et 1982, Gustave Thibon a tenu des cahiers dont la teneur était restée inconnue. Françoise Chauvin a su en extraire des morceaux patiemment choisis. Ce faisant, elle reste parfaitement fidèle à Thibon dont la pensée s’est souvent livrée à ses lecteurs sous la forme d’aphorismes. On l’aura compris : ici, pas de "révélations croustillantes", même si l’ensemble de ce recueil est inédit. Au contraire, nous y retrouvons toutes les exigences du philosophe de Saint-Marcel-d’Ardèche, avec son intelligence toujours attentive au réel, soucieuse de ne pas nier le mystère, de ne pas cacher la complexité des choses et de ne jamais, non plus, se livrer tout entière. De quoi parle-t-il alors dans ces cahiers ? Mais comme toujours, de Dieu, de la foi, de l’intelligence et du mystère. De la mort, de la maturité et de la vieillesse. De l’amour aussi et du mariage, du temps qui passe et qui laisse sa marque et son empreinte.
Il parle des choses essentielles qui constituent, sinon nos préoccupations quotidiennes, du moins l’inquiétude, parfois cachée, de nos âmes. Nous le retrouvons donc tel qu’en lui-même et qui pourtant nous ouvre des portes nouvelles, pour nous pousser à notre tour à la réflexion.
À travers les premiers textes choisis par Françoise Chauvin se dessine une sorte d’autoportrait que révèle bien, par exemple, cette affirmation : "Je ne suis pas inconstant, mais divisé. Je reste fidèle aux choses les plus opposées." C’est une lumière sur l’œuvre même de Thibon, œuvre qui ne s’enferme pas dans des catégories toutes faites et par trop simplistes. Lui qui affirme bien vouloir combattre pour l’Église, mais "en franc-tireur" n’a pas cessé d’ausculter le monde de l’âme, décelant, au fond, qu’ "en somme, l’harmonie est dans le monde corporel et le chaos dans le monde des âmes". Il n’y a pas un confesseur qui dira le contraire…
C’est pourquoi lire Thibon, confronter son intelligence à la sienne, trouver des accords entre les âmes ou, du moins, des échos, revient finalement à trouver l’occasion d’un retour vers soi-même dans un véritable face-à-face. C’est un risque à prendre. Tous les grands livres sont des risques à prendre…

Citations
- de Gustave Thibon : "Au fil de mes lectures"
Sources
- Ils sculptent en nous le silence. G. Thibon, Présentation de P. Bathelet, éditeur F.-X. de Guibert (3 rue J.-F. Gerbillon, 75006 Paris).
- Gustave Thibon, Collection L'expérience de Dieu, Introduction et textes choisis par Benoît Lemaire